11 Déc

Paris, 8 décembre 2025 — Dans un contexte géopolitique fracturé et de bouleversements climatiques accélérés, la France a lancé lundi les Conférences de la souveraineté alimentaire, une démarche nationale inédite visant à reconquérir son indépendance alimentaire d'ici dix ans.

Une urgence stratégique

Les chiffres sont alarmants : un poulet sur deux consommé en France est importé, tout comme un fruit et légume sur trois, 65% des pâtes alimentaires et 94% des tomates d'industrie. En septembre 2025, la balance commerciale agroalimentaire française est redevenue déficitaire, avec un solde des produits transformés enfoncé à -128 millions d'euros.

"Je ne peux pas me résoudre au fait qu'une part aussi importante de notre alimentation soit aujourd'hui importée", a déclaré Annie Genevard, ministre de l'Agriculture. "Notre souveraineté s'érode jour après jour."

Le choc climatique comme révélateur

L'intervention de l'agro-climatologue Serge Zaka a marqué la conférence de lancement. Les zones de culture se déplacent de 200 à 300 kilomètres vers le nord en trente ans. L'Andalousie pourrait perdre 50% de sa capacité de production d'huile d'olive. La tomate, actuellement cultivée en Provence, migrera vers le Centre-Ouest et la Bretagne d'ici 2070.

"Le principal risque pour la souveraineté alimentaire n'est pas économique, mais physique : une partie des sols, des cultures et des rendements ne suivront plus", a-t-il averti, appelant à repenser les filières dès aujourd'hui pour des productions viables en 2050.

Une géopolitique alimentaire agressive

Sébastien Abis, expert en géopolitique alimentaire, a dressé le portrait d'un monde entré dans "le temps des hippopotames" - une ère de prédation internationale où l'alimentation devient une arme. La Chine, l'Inde et la Russie investissent massivement dans l'accaparement de terres, les engrais et les infrastructures portuaires.

"La dépendance alimentaire devient une dépendance politique, comme l'a été la dépendance énergétique vis-à-vis du gaz russe", a-t-il rappelé, soulignant le retard européen dans cette course mondiale.

Le paradoxe du consommateur

Pascale Hébel a mis en lumière une tension centrale : le citoyen exige du local, du durable et du bio, mais le consommateur cherche des prix bas et de la praticité. La même personne exprime des demandes incompatibles selon le contexte.

Pourtant, des tendances encourageantes émergent : retour du fait-maison chez les jeunes, montée des légumineuses post-Covid, recherche de naturalité. "On ne peut pas satisfaire les attentes sans un minimum de transformation", a-t-elle nuancé, soulignant que le "local brut" ne correspond plus aux modes de vie actuels.

Une mobilisation sans précédent

Les Conférences réunissent plus de 200 professionnels organisés en sept groupes multi-filières (ruminants, viandes blanches, grandes cultures, viticulture, fruits et légumes, pêche et aquaculture). Coordonnées par Ludovic Spiers sous l'égide de FranceAgriMer, elles visent à élaborer un plan national de production et transformation pour la prochaine décennie.

L'industrie agroalimentaire s'engage massivement : 1 milliard d'euros investis chez LDC d'ici 2030, 45 millions chez Findus pour relocaliser les productions. "Sans origine obligatoire - y compris non française - la souveraineté reste théorique", ont rappelé plusieurs dirigeants.

La voix des jeunes agriculteurs

Valentin, 18 ans, futur agriculteur en BTS, incarne cette génération qui veut croire malgré les difficultés. "Nourrir la population, c'est toucher à la souveraineté alimentaire", explique-t-il, prévoyant déjà de diversifier l'exploitation familiale avec un atelier bovin.

Margot, agricultrice installée depuis 2015, plaide pour une "planification agricole" offrant visibilité et sécurité : "Il faut construire, accompagner les agriculteurs plutôt qu'ils subissent tous ces dérèglements."

Un calendrier ambitieux

D'ici février 2026, les premières conclusions sur les ambitions de production seront présentées au Salon de l'Agriculture. Les déclinaisons territoriales se dérouleront de mars à mai 2026, avant la présentation du plan national à l'été 2026 lors d'une grande conférence nationale.

Une consultation citoyenne est également lancée pour associer tous les Français à cette stratégie de reconquête. Car comme l'a martelé la ministre : "La souveraineté alimentaire n'est pas l'affaire d'un secteur, c'est l'affaire d'un pays tout entier."

Le Grand Réveil alimentaire ne fait que commencer. Reste à savoir si la France saura transformer cette ambition en réalité opérationnelle face aux défis climatiques, géopolitiques et économiques qui s'accumulent.